Reportage du magazine mediapart
Achraf Hakimi, la menace d’un procès et le déni du monde du football
Le célèbre défenseur du PSG et de l’équipe du Maroc saura vendredi si son recours pour éviter un procès pour viol aboutit.
Son nom s’affiche en lettres rouges sur le maillot du Paris Saint-Germain, et en lettres blanches sur celui du Maroc.
Il est partout sur le dos des bambins en bord de terrain ou sur celui des supporteurs dans les fan-zones de la Coupe du monde. Achraf Hakimi jouit d’une immense cote sportive et populaire.
Il est pourtant mis en examen pour viol par la justice française depuis trois ans. Le footballeur parisien, meilleur joueur africain en 2025, sixième au classement du Ballon d’or la même année, semble disposer d’un totem d’immunité dans l’opinion. Dans son sport, également.
Achraf Hakimi au Mercedes-Benz Stadium d’Atlanta (États-Unis), le 5 juillet 2025.Son club l’a toujours soutenu, sans réserve aucune – « J’ai l’appui total de mon club car ils savent comme je suis », avait indiqué Achraf Hakimi dès sa garde à vue le 2 mars 2023.
Le latéral a défilé triomphalement à Paris pour le deuxième sacre européen du PSG le 30 mai. Il n’est pas davantage inquiété en sélection nationale.
Et lui a pu entrer aux États-Unis pour participer au Mondial – un joueur du Ghana, mis en cause pour viols au Royaume-Uni, n’a pas eu la même veine, empêché de se rendre au Canada.
En France, la justice poursuit son petit bonhomme de chemin. Achraf Hakimi est sous la menace d’un procès : présumé innocent, il a fait appel de l’ordonnance de mise en accusation devant une cour criminelle des Hauts-de-Seine, émise en février par un juge d’instruction de Nanterre. La décision sera connue vendredi 19 juin.
Jeanne, la présumée victime, est une « grande jeune femme soignée », selon les mots d’une des psychologues qui l’a expertisée, faisant preuve d’un « certain contrôle émotionnel ».
À 27 ans, elle apparaît toute en maîtrise, assise dans le cabinet parisien de son avocate Rachel-Flore Pardo. Elle se tord légèrement les mains, son visage est un peu figé par le stress, mais Jeanne se tient droite et parle clair.
Quelques jours plus tôt, Paris a débordé de joie collective grâce au sacre du PSG en Ligue des champions. La jeune femme n’a jamais été aussi « désespérée », selon son conseil. Avant, elle aurait encouragé « sa » ville. Là, elle n’a pas regardé le match, elle a travaillé, bu un verre au domicile d’une amie.
Dans le métro du retour, elle a vu « des femmes avec le maillot Hakimi » et une foule heureuse. « Il y avait tellement de supporteurs. Je me suis dit : “Imagine une seconde qu’on sache que c’est toi...” »
Certains jours, raconte-t-elle au magazine Mediapart, Jeanne a peur de sortir promener son chien, elle sort moins qu’avant, elle s’est « renfermée ».
Jeanne se sent « extrêmement seule ». Elle le répète, le souligne durant notre entretien.
« Je me sens seule, pas soutenue, pas comprise. » Elle dit aussi : « Je suis tellement mal vue. Il m’a tellement salie. »
En cause : les messages sur les réseaux sociaux et la défense du footballeur qui nie les faits reprochés et s’estime victime d’un « montage » et de « manipulations ».
Une accusation de viol
Dans la nuit du 24 au 25 février 2023, Achraf Hakimi et Jeanne se retrouvent au domicile du joueur dans l’ouest parisien.
Il y a emménagé une semaine plus tôt après s’être séparé de son épouse (ensemble, ils ont deux jeunes enfants).
Cela fait quelques semaines que les deux jeunes gens échangent par l’intermédiaire d’Instagram après que le premier a repéré la seconde.
Les messages, versés dans la procédure, sont légers, courtois : on ne peut pas parler de séduction, à peine de flirt.
C’est surtout lui qui revient à la charge et insiste pour la rencontrer.
Dans la même soirée, Achraf Hakimi a déjà accueilli une autre femme chez lui – elle n’a pas voulu de rapports sexuels, ils se sont dit au revoir sans souci.
Il tente une deuxième soirée avec Jeanne. Celle-ci donne le change – elle-même s’est récemment séparée de son premier amour, ses copines l’incitent à se distraire. Les deux célibataires de 24 ans finissent par convenir d’un rendez-vous, tard dans la soirée.
Leurs récits convergent au début : ils papotent vaguement, s’embrassent plusieurs fois. Les versions s’opposent ensuite.
Jeanne affirme avoir expliqué qu’elle ne souhaitait pas avoir de rapport sexuel – elle l’a déjà signifié par message avant d’arriver –, mais qu’Achraf Hakimi n’aurait pas respecté son consentement en la caressant avant de finalement l’installer sur lui à califourchon et d’introduire ses doigts dans son vagin, furtivement, « quelques secondes […] peut-être trente secondes », a dit Jeanne au juge d’instruction.
« Arrête, arrête, enlève, enlève », aurait-elle répété.
Le joueur dément. « La seule chose que j’ai touchée, c’est son dos », a-t-il expliqué en audition, répondant à chaque question sur le récit de Jeanne : « C’est faux », « c’est un mensonge ».
Peu après, Jeanne quitte l’appartement : elle a appelé une amie qui vient la chercher.
Les images de vidéosurveillance la montreront seule dans la rue, attendant la voiture – Achraf Hakimi avait pourtant initialement indiqué aux enquêteurs l’avoir raccompagnée dehors.
Cette amie, Claire, joue un rôle central dans l’affaire. Toute la soirée, les deux jeunes femmes se sont échangé des messages.
Avant que Jeanne arrive chez Achraf Hakimi et pendant qu’elle s’y trouvait. Leur lecture livre une version des faits presque en temps réel.
Dix minutes après son arrivée, Jeanne écrit à Claire : « Il m’a attrapé… La bouche… Jv [je vais] partir. » Il est 1 h 27. 1 h 31 : « C un forceur », « j’ai dis Jsuis pas comme ça ». 1 h 50 : « C très grave ». Claire tente de comprendre, sans réponse. 2 h 18 : « Je rentre », « C très grave ». Puis, Jeanne à Claire, qui part la chercher : « Je t’en supplie… Dépêche toi… Stp. » 2 h 19 : « C très grave », « il me viole », « la vie de ma mère il m’a violée », « il m’a doigté », « de force ». 2 h 20 : « Stp viens, jv tomber dans les pommes. »
Aux yeux des juges qui se sont penchés sur le dossier, ils sont accablants pour le latéral parisien.
Dans le foot, des stéréotypes sur les femmes
Pour Achraf Hakimi, la thèse du « racket » est d’autant plus plausible qu’elle lui paraît banalisée dans son milieu.
« Je sais bien que ce type de faits s’est déjà passé avec des footballeurs », a-t-il dit en garde à vue.
« Nul n’ignore en effet les cas avérés de footballeurs ayant accepté – ou non – de verser des sommes importantes à des femmes sous la menace d’un dépôt de plainte pour des faits supposés de violences sexuelles », explique à Mediapart son avocate Fanny Colin
Dans nos archives, on retrouve bien la trace du cas de Cristiano Ronaldo qui avait signé un accord financier après une accusation de viol aux États-Unis.
Mais il ne préjuge pas d’un mensonge sur les faits : une enquête du magazine allemand Der Spiegel avait révélé que la star portugaise a reconnu à une époque, auprès de ses propres avocats, que la victime lui avait demandé de cesser la relation sexuelle.
Il y a aussi le cas de l’attaquant brésilien Neymar : une plainte pour viol avait été classée sans suite au Brésil – il a dénoncé un « piège » – et une accusation d’agression sexuelle aux États-Unis – l’équipementier Nike avait alors estimé que cela valait rupture de son contrat.
Un autre Brésilien, Dani Alves, a quant à lui été condamné en première instance, et incarcéré après avoir proposé une transaction financière, avant d’être relaxé en appel. Tous deux ont également joué au PSG.
En cas de rejet de sa requête, Hakimi pourra t il poursuivre son Mondial?
Sur le plan légal et avant son éventuelle condamnation par un tribunal, rien ne pourra empêcher le latéral marocain de poursuivre ses exploits aussi bien aux USA qu'au Canada et au Mexique.
Demeure bien entendu, l'aspect psychologique en cas de fixation d'un procès pour viol.

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